Earth | Air | Fire | Water PROLOGUE La Vouivre, si longtemps oubliée, fait pourtant partie intégrante, depuis des siècles, de notre Patrimoine et tient une place importante dans la Tradition Occidentale. C'est, sans conteste, le roman de Marcel Aymé, La Vouivre, qui a remis à l'honneur et popularisé de nouveau cet ancien vocable : « Vouivre, en patois de Franche-Comté, est l'équivalent du vieux mot français "guivre" qui signifie serpent et qui est resté dans le langage du blason. La Vouivre des campagnes jurassiennes, c'est à proprement parler la fille aux serpents. » Arsène, le héros de ce livre, fauche le pré appelé la « Vieille Vaîvre » lorsqu'il aperçoit une vipère qu'il suit prudemment. Et il fait alors la rencontre de la Vouivre : « Derrière la vipère apparut une jeune fille, d'un corps robuste, d'une démarche fière. Vêtue d'une robe de lin blanc arrêtée au bas du genou, elle allait pieds nus et bras nus, la taille cambrée, à grands pas. Son profil bronzé avait un relief et une beauté un peu mâles. Sur ses cheveux très noirs relevés en couronne, était posée une double torsade en argent, figurant un mince serpent dont la tête, dressée, tenait en sa mâchoire une grosse pierre ovale, d'un rouge limpide. » Cette pierre, c'est l'Escarboucle de la Vouivre qui, si souvent, a fasciné les hommes. Sa convoitise se retrouve dans de nombreuses légendes de nos provinces. La Vouivre de Marcel Aymé est donc personnifiée par une Femme, et, dans le film tiré de ce roman, Urbain, le vieux garçon de ferme, dit à Arsène, à son sujet : « Il y a longtemps qu'elle est là sur ces plaines et sur ces eaux ! Bien avant l'arrivée des hommes ! Des milliers d'années, elle a vécu avec les bêtes qui étaient toute la vie du monde. » Ici, il n'y avait que des forêts où la lumière ne rentrait pas. Des marais, des pourrissoirs où grouillaient toutes les vermines. Elle était seule, en avant de la vie. Elle cherchait dans le regard des bêtes la lueur de l'Esprit qui annoncerait la fin de sa solitude. Et puis les premiers hommes sont arrivés... » Marcel Aymé a sans doute transposé, dans son roman, « la vouivre d'Avoudrey [qui] est la plus belle de Franche-Comté. Outre l'escarboucle qu'elle porte sur la tête, elle a une couronne de perles. Elle descend à minuit, le soir de Noël, au moment où, dans l'église, on chante matines, et vient boire à la fontaine voûtée du village. Elle pose un instant son escarboucle et sa couronne au bord de la source... » Certains considèrent le mot « Vouivre_» comme berrichon. Et « dans le patois bourguignon, une "Vouivre" ou une Vivre désignait une jeune fille résolue et vive. » La richesse des traditions vivantes est extraordinaire. Mais la Vouivre est-elle seulement cette fille aux serpents, cette personnification de la jeunesse éternelle de la Nature ? Est-elle, comme le suggère Marcel Aymé, liée aux anciennes divinités celtes des sources, des lacs et des rivières ? Une confusion s'est sans doute faite avec les naïades et les sirènes liées à l'eau car l'étymologie nous donne une autre signification. « Vouivre » est en effet synonyme de « Guivre » ou « Givre » et dans ce mot : « On peut y voir plutôt une racine indo-européenne Gwer, Gwor, indiquant une idée de "chaleur" et dont dérivent des mots allemands, anglais et français qui ont perdu le son guttural initial ou qui l'ont adouci en un f comme warm et four; en d'autres termes» la "Vouivre" ou la Guivre aurait été primitivement un "serpent de feu" et non pas un serpent d'eau. Cette étymologie expliquerait pourquoi les vouivres ont des ailes et portent au front une étincelante escarboucle, c'est-à-dire un charbon ardent, en latin "carbonculus"; quand elles plongent dans les fontaines ou dans les puits, elles laissent leur escarboucle sur la margelle. Il y a là une association de la "vouivre" avec une idée de lumière et de chaleur sortie des entrailles de la terre; aussi, traditionnellement la vouivre garde-t-elle les trésors souterrains. » Souvent d'ailleurs la Vouivre crache le feu : « Les montagnes des Alpes et du Jura avaient un serpent volant, qu'on appelait la vouivre, et qui était de proportions énormes. On dit qu'elle porte sur sa tête une aigrette ou couronne étincelante, elle a sur le front un oeil unique, diamant lumineux qui »claire et qui projette une vive lumière que l'on voit de très loin. Lorsqu'elle voltige avec bruit de mont en mont, on voit sortir de sa bouche une haleine de flammes et d'étincelles. » Et, bien sûr, la convoitise amène les hommes à la tuer pour s'emparer du diamant comme dans tous les contes similaires du Cantal, du Puy-de-Dôme, de Vienne, de Basse-Normandie, de Bresse, du Revermont... de Brétigny en Côte-d'Or où « Lai Sarpan du Bois du Roz » avait une couronne sur la tête, un oeil de diamant, des écailles brillantes et sonores et un anneau à la queue. « On voyait jadis dans les forêts de Luchon de grands serpents qui avaient une pierre brillante sur le front . » La « Male Beste_» des bords de la Garonne est, elle aussi, dotée au front d'un seul oeil. Les légendes locales gardent le souvenir de la vouivre de Blamont (Doubs) qui lavait ses ailes brillantes à la source de la Fuge, de celle qui hantait les forêts du Mont Bleuchin (Doubs), de celle de Gémeaux (Côte-d'Or) qui se baignait dans la fontaine Demelet, de celles encore de Couches-les-Mines (Saône-et-Loire), de Vitteaux (Côte-d'Or), de Beaulon (Allier), de Fleury-sur-Loire (Nièvre)... Paul Sébillot, dans son oeuvre monumentale (au sens étymologique du mot : oeuvre qui maintient le souvenir, la mémoire) Le Folklore de France, ainsi que dans ses Contes, a répertorié un grand nombre de récits légendaires de la tradition orale qui mettent en scène serpents et dragons, gardiens des trésors cachés et des princesses prisonnières. Henri Dontenville, dans La France Mythologique et dans Histoire et Géographie Mythiques de la France, oeuvres également monumentales, nous fournit quantité de renseignements révélateurs. Dérivé du latin « Vipera », le mot « Vouivre » signifie donc « serpent », et non seulement vipère. Mais les traditions orales sont vivantes et ne fixent pas les mots qui ainsi varient d'une région à l'autre : «... les habitants du Valais se débarrassèrent d'un monstrueux serpent nommé la Ouïvra qui enlevait les bestiaux de la montagne de Louvye... La Ouïvra avait une tête de chat sur un corps de serpent... » « Guivre », ou «Givre », est souvent orthographié « wivre » comme dans la Nièvre, et parfois « Nwywre » à propos du serpent gravé sur le menhir de Manio à Carnac. Le Manuscrit des Paroles du Druide sans nom et sans visage préfère la sonorité Vuipre, plus âpre et plus rude. Dans la suite de ce livre nous avons choisi « Wivre », le W marquant bien, par sa sonorité autant que par sa graphie, le mouvement du serpent, son ondulation, la vibration. Mais la Vouivre, c'est aussi le dragon. Le latin «draco » a donné en français « dragon », mais aussi « drake_» et « drache » en anglais et en allemand. Innombrables sont les légendes qui le concernent ! Un dragon ravageait le pays d'Ajoie (Doubs), celui des Combes (Doubs) gardait un trésor, on offrait des jeunes filles en pâture à celui de Domfront (Orne), le dragon de Lissagues (Basses-Pyrénées) tua le seigneur Gaston de Belzunce près de la fontaine, celui des creux du Laquet à Saint-André-de-Valborgue (Gard) était particulièrement horrible ! Et on en trouve à Douai, Mons, Vannes, Moret-sur-Loing, Troyes, Nevers, Avignon, Cavaillon, Sisteron…
Il peut aussi être intéressant de montrer la grande diversité des récits et des appellations. Dans le Berry, un « grand serpent se réveille de temps à autre; il a quarante pieds de longueur et sa tête est faite comme celle d'un homme ». George Sand décrit dans Légendes Rustiques (p. 65) le Grand Serpent des étangs de la Brenne, près de Saint-Michel-en-Brenne. A Gargilesse, lieu de prédilection de George Sand, la Vouivre prend le nom de Gargelle. Dans le Mâconnais, c'est la Bête Faramine, monstre « faramineux » qui volait d'un coup d'aile de la Roche de Solutré jusqu'à Vergisson, ou bien encore de Thouleurs jusqu'à la pierre de la Wivre du Mont Beuvray. Elle est aussi connue dans le Poitou où on l'orthographie « Bête Pharamine ». Les serpents volants ne sont pas rares. On peut citer ceux du Château de la Fraudière à Jouhet (Côte-d'Or) et de Presly (Cher), la serpente volante du Château de Rosemont à Luthenay-Uxeloup (Nièvre), la couleuvre volante du Château de la Motte-Chevagnes (Allier) entre autres. Le Dard du sud de la Gâtine « aurait le corps d'un serpent à queue très courte et quatre pattes, une tête de chat et une crinière tout le long du dos. Son sifflement fait peur. Si on l'attaque, il mord cruellement, mais il n'est pas venimeux. Cependant, il a coutume de téter les vaches comme les autres serpents ». La Coulobre (du latin coluber) provençale, c'est surtout le dragon sorti de la grotte de la fontaine de Vaucluse d'où sourd la Sorgue. Celle de Bagnols-sur-Cèze (Gard) a sept têtes et sept queues. La « Bête Rô_» tapie dans la caverne de la Pointe de Roux, près d'Aytre, dans le canton de La Rochelle en Aunis, la Kraulla de Reims, l'énorme serpent ailé de Niort, la « Male Beste » des bords de la Garonne, le lézard monstrueux du Médoc, le Lumeçon de Mons (Hainaut, Belgique) que combat saint Georges, les Vermines et les Vers, les griffons à queue de serpent et les basilics (coqs à queue de serpent), comme celui du puits de Coulaine à Claunay-le-Bouchet (Vienne), sont d'autres avatars du Dragon-Vouivre. La déformation des prononciations donne des noms dérivés de «crocodile_», monstre des bords du Nil qui a impressionné les voyageurs des temps passés: « cocodrilles », devenant « cocadrilles » en Sologne et « coquatrix », ou « cocatrics » dans de nombreux endroits. L'Auberge du Coquatrix, dans le Hurepoix, maintient encore le souvenir d'une ancienne légende. Il y a, à l'Hôtel-Dieu de Lyon, un crocodile qui fut tué, dit-on, sur le Rhône, au Moyen Age ! Les dragons et les serpents ou les lézards vivent parfois en couple, et selon la Gest Maugis (XIIIe siècle), le cheval fabuleux Bayart serait né de l'accouplement d'un dragon et d'un serpent : « un dragon l'engendra ileuc en un serpent ». A Provins (Seine-et-Marne) vivaient un dragon et une lézarde qui sont encore fêtés de nos jours.
Mais il y a aussi la Tarasque (du grec tarasso : épouvanter) dévoreuse, celle de Novès, terrifiante, qui ressemble à une ancienne Tarasque étrusque, celle d'Arles et celle de Tarascon, plus bonasse, dont la fête est remise actuellement à l'honneur. Peut-être ces Tarasques ont-elles pour ancêtre le serpent carnassier de trois mètres de long gravé dans une caverne des Beaumes-Latrone, située dans une falaise abrupte de la vallée du Gard ? Dans la Légende Dorée, Jacques de Voragine, évêque de Gênes, décrit ainsi la Tarasque : « En ce temps, avoit en ung boys sur le Rosne, entre Arles et Avignon, ung dragon, demy beste et demy poisson, plus gros que ung beuf, et plus long que ung cheval. Et avoit les dents aguës comme une espée, et estoit cornu de chascune part, et se tapissoit en l'eaue, et tuoyt les passans, et noyoit les nefs... « Et quand on le suyvoit par une espace de temps, il mettoit hors l'ordure du ventre, ainsi comme ung dart et brusloit tout ce à quy il touchoit. Et Marthe, à la prière du peuple, alla là, et le trouva mengeant ung homme en sa bouche. Et lors getta dessus »uy l'eaue benoiste, et luy monstra une croix : et fut tantost vaincu, et se tint comme une brebis, et lors Marthe le lya de sa sainture. Et fut tantost tué du peuple à lances et à pierres, et ce dragon estoit appellé, de ceulx du pays, Tarascon, Tarasconus. » Louis Dumont, dans son livre La Tarasque, essai de description d'un fait local d'un point de vue ethnographique, a étudié minutieusement la tradition millénaire qui commémore la soumission de ce dragon dévorant à sainte Marthe. Le chanoine Bovis la décrit ainsi : «Elle était de la grosseur d'un taureau, ayant la teste d'un lion, le crin d'une jument, les dents comme des épées, le dos tranchant comme une faux, la queue couleur de vipère. Elle était couverte d'écailles comme une tortue_». Mais la Tarasque que l'on sort actuellement pour la fête annuelle est d'un aspect beaucoup plus débonnaire !
Ces dragons, vouivres, tarasques, coulobres et coquatrix vont être domptés, soumis ou tués par des saints locaux dans les premiers siècles du christianisme. L'on peut énumérer nombre d'entre eux, répertoriés par tous ceux qui se sont passionnés pour les légendes orales et les hagiographies : - le Graoully, Grawellin ou Graülin de Metz, sur les bords de la Seille : saint Clément (IIIe-IVe s.). - le coquatrix de Troyes, ou « Chair salée » : saint Loup (Ve s.). - le dragon des bords de la Seine : saint Samson. - la Gargouille (GRG) de la forêt de Rouvray, près de Rouen : saint Romain (VIIe s.). - la Bête de Trou Balignan, près de Granville : saint Germain de la Rouelle. - le dragon à sept têtes de Saint-Germain-sur-Bresles (Somme : saint Germain d'Amiens. - le dragon de Bayeux : saint Vigor. - le dragon de Savigny (Rhône) et celui de Lucéram (Alpes Maritimes) : sainte Marguerite. - le dragon de l'île de Batz, précipité dans le « Toul-ar-Sarpant_», l'abîme du serpent : saint Pol de Léon. - la guivre de Saint-Suliac (Ille-et-Vilaine) : saint Suliac. - le dragon du Mans : saint Julien et saint Léon. - le serpent de Saint-Florent-le-Vieil (Maine-et-Loire) : saint Mauronce. - le dragon de Draguignan (Dracoenum) au lieu dit Saint-Hermentaire : saint Fortunat ou saint Hermentaire. - la Tarasque de Tarascon, au bord du Rhône : Hercule qui transperce de ses flèches le Tauriscus, puis sainte Marthe. - le dragon de Marseille : saint Victor (IIIe s.). - la Coulobre de la fontaine de Vaucluse : saint Véran (VIe s.). - le dragon d'Aix-en-Provence : saint Jacques ou saint André. - le serpent de la roche Huche-Pointue : saint Georges, évêque de Velay (IIIe s.). - le dragon de Limoges : saint Martial (IIIe s.). - le drac des gorges du Tarn, ou la grande couleuvre : sainte Enimie et saint Yles. - le dragon de Jargeau, anciennement Jargolium ou Gargolium (GRG) : saint Vrain. - le dragon de Meung : saints Mesmin, Lyphard et Dyé. - le dragon de la Chapelle-Saint-Mesmin : saint Mesmin. - le dragon de Saint-Dié-sur-Loire : saint Dié ou Dyé (VIe s.). - le dragon de Vendôme : saint Bienheuré. - le dragon de Saumur : saint Florent. - la Grand' Goule de Poitiers ou « Bonne Sainte Veurmine », sur les bords du Clain : saint Hilaire et sainte Radegonde (IVe s.). - le dragon de la Dive, près de Saint-Jouin-de-Marnes, ou le dragon d'Oiron (Poitou) : saint Jouin. - le dragon de Toulouse : saint Saturnin (IIIe s.). - l'énorme crocodile de Saint-Bertrand-de-Comminges : saint Bertrand. - le dragon de Bordeaux : la verge de saint Martial. - le dragon de Paris, vallée de la Bièvre : saint Marcel (IVe s.). - le Dragon et la Lézarde de Provins : saint Quiriace. - un serpent monstrueux entre Vaux et Meulan : saint Nicaise... De plus, saint Michel aurait lutté contre le prodigieux dragon de Saint-Vivien-de-Pons. Saint Georges est omniprésent dans les paroisses de France, plus répandu encore que l'archange saint Michel ! Et nous ne prétendons nullement être exhaustifs ! Les hagiographies n'ont fait que reprendre les anciennes légendes païennes qui survivent ainsi à travers elles. Nombreuses sont les effigies de dragon que l'on sortait jadis en procession lors des Rogations, ou lors du carnaval, dans les fêtes profanes.
Il arrive aussi, une fois n'est pas coutume, que le serpent protège le saint contre les soldats romains qui veulent se saisir de lui, comme dans la légende de saint Pèlerin, à Bouhy, dans la Nièvre ! Partout les saints succèdent aux druides de l'ancienne Gaule, au coeur de la forêt des Carnutes comme ailleurs. Il n'y a donc pas une province qui n'ait un ou plusieurs saints locaux ayant tué, dompté, soumis, apprivoisé, rendu inoffensif le Dragon, la Tarasque, le Coquatrix ou la Coulobre personnifiant l'Energie terrible de la terre, puissance de la montagne, force du torrent, béance du gouffre, dévastation des crues..., qui devenant plus docile prend alors le nom plus doux de Vouivre. Le Drac par exemple, qui se jette dans l'Isère à Grenoble, est souvent cause d'inondation, et un ancien dicton dauphinois dit : «Lo serpen e lo dragon Mettron Grenoble en savon. Il en lessive les rives ! »
Il est bien établi que toutes ces légendes mettent en évidence le fait que les monastères chrétiens, en s'établissant sur tout le territoire, ont contribué grandement à l'assèchement des marais, à la domestication des rivières et des fleuves aux crues dévastatrices. Mais il y a alors partout christianisation des anciens lieux de culte druidiques, christianisation des dieux gaulois et celtes comme des déesses-mères chthoniennes. Les preuves en sont partout abondantes. Sous l'église mérovingienne de Vienne-en-Val, à mi-chemin entre Jargeau et Saint-Benoît-sur-Loire, ont été trouvés, en 1968 et 1969, « une dizaine d'autels gallo-romains et autant de statues de dieux, déesses et d'un fauve dévorant un homme ». A l'aube du christianisme, nombre d'églises ont été élevées sur les anciens lieux de cultes druidiques, sur les sources guérisseuses et les puits sacrés des Celtes, sur les dolmens et les menhirs ou à leur proximité. La Chanson de Roland cite un dieu païen Tervagan(t) : «E Tervagan tolent sun escarbuncle » (Ils enlèvent à Tervagan(t) son escarboucle.) « ... les commentateurs sont d'accord, et avec raison, pour penser qu'il s'agit là d'un grand dieu gaulois », nous dit Henri Dontenville. Et l'auteur met également en évidence derrière Gargantua, notre géant national, omniprésent dans les légendes multiples comme dans la toponymie, le « Panthéon gaulois ». Sur la plaque de bassin en argent doré trouvé à Gundestrup, Cernunnos tient d'une main le serpent-vouivre, et sur le célèbre vase trouvé au même endroit e géant anguipède image Gargantua. L'autel gaulois de Vendeuvres, près de Bourges, est aussi révélateur : « Au centre est un dieu cornu enfant, assis entre deux personnages qui lui tiennent les cornes et sont debout chacun sur un serpent. Des deux reptiles, celui de gauche a peut-être un visage humain... ». Le dieu de Sommérécourt (Haute-Marne), actuellement au musée d'Epinal, et celui d'Autun tiennent tous deux bien en main deux serpents à tête de bélier. C'est un serpent criocéphale qui est gravé également sur la stèle de Mavilly (Côte-d'Or) à côté d'un Mars celtique, tout comme à Alise-Sainte-Reine, à Vichy, à Vignory en Haute-Marne. De celui de Mavilly, Paul-Marie Duval, dans son ouvrage Les Dieux des Gaules, nous dit : « "Il paraît être (...) une divinité animale indépendante, spécifiquement gauloise, car on ne le connaît nulle part ailleurs." Il ajoute un peu plus loin qu'il est terrien, chthonien: "Non seulement il touche la terre de tout son corps, vivant en contact presqu'incessant avec le sol, mais il pénètre encore dans ses cavités, s'enfonce dans ses boues, dans ses sables et dans ses eaux." » La légende de saint Pèlerin dans le Bourdonnais recouvre le culte à Mars Bolvinnus (ou Borvo), et le serpent de ce dieu, dont « la tête est aussi grosse que celle d'un enfant », prouve, pour Henri Dontenville, que « Gargantua est bien le serpent gaulois (ou le serpent de Bouhy) ». Il rapproche en effet ce détail de la légende qui donne à Gargantua l'aspect d'un lançon à sa naissance. En Provence, Alphonse Daudet, très au fait des traditions de sa région, nous dit que la Tarasque est «connue dans tout le pays sous le nom de "la mère-grand"_»! Elle est soumise par sainte Marthe (Mar = mère). L'Energie de la Tarasque, celle de la Terre Vivante émergeant du Chaos, c'est celle de la Grand'Mère, la Mère-Grand, sonorité MRG, comme pour Morgane, Morgue, Margot, Marguerite. Cette Mère-Grand est Mère de l'Unité, Merlin, Mère de la Lumière, Merlusine. Et Mélusine, chthonienne, avec sa queue de serpent, est une Vouivre, elle qui s'envole par la fenêtre du château de Mervent. Que de légendes et de contes ont été recensés là aussi sur toutes ces fées et sur bien d'autres ! L'Energie qui dompte la nature sauvage est tout aussi bien celle de Gargantua, d'Isoré et de tous les géants qui sont nombreux dans les traditions de chaque région. Dans son oeuvre, Rabelais a immortalisé Gargantua, mais il s'est inspiré des « Cronicques_» qui elles-mêmes ont leurs racines dans le terreau des légendes orales. Nombreuses encore sont celles qui sont parvenues jusqu'à nous. Ces anciennes « Cronicques » étaient anonymes, comme celle qui connut un très grand succès auprès de l'âme populaire, les Grandes et inestimables Cronicques du grant et enorme geant Gargantua. Le patrimoine folklorique est très riche sur ce thème. Si Claude Gaignebet donne nombre de documents et de clefs dans son oeuvre A Plus Haut Sens. L'ésotérisme spirituel et charnel dans l'oeuvre de Rabelais (HS), c'est d'abord à Henri Dontenville et à G.E. Pillard, dans Le Vrai Gargantua. Mythologie d'un Géant, que l'on doit les mille et un récits qui montrent l'énergie de Gargantua à l'oeuvre sur tout le territoire français. Nos ancêtres n'ont pas nommé les lieux, les rivières, les lacs, les étangs, les sommets, les rochers, les grottes... au hasard ! Les cartes dressées par les mythologues sont démonstratives. Les toponymes de Gargan, Gargantua, Isoré, Morgane, Mélusine couvrent toutes les campagnes françaises. A ces lieux sont associés menhirs et dolmens en nombre impressionnant encore, malgré les destructions opérées au fil des siècles. Beaucoup de récits légendaires qui traitent de fées, de nains et de géants sont d'une quelconque manière à considérer également, ainsi que les sources guérisseuses, elles aussi liées à la Vouivre. Il y a tout un substrat, antérieur au christianisme, d'une prodigieuse richesse, d'une grande diversité, et dont la cohérence, dépassant notre simple logique, est l'expression même de la vie.
Dans les temps reculés, il y eut sans aucun doute en France de nombreux endroits de culte à la Terre-Mère dont le serpent est l'attribut : « L'association du serpent avec le féminin, tout particulièrement avec la Déesse-Mère (...) a pour origine son mouvement ondulatoire, dont les sinuosités évoquent le rythme vital de la terre ; sa forme est spécialement associée à l'énergie sexuelle ; et ses résurrections périodiques, marquées par les changements de peau, l'associent aux phases de la lune. Il incarne le pouvoir régénérateur des eaux, réglé par la lune, et les énergies latentes renfermées dans le sein de la terre... [Le serpent] représentant la force vitale, il est à la fois créateur et destructeur. Cette double nature représente le mariage des contraires et leur synthèse dans une forme supérieure ». Salus, déesse de la Santé et de la Guérison chez les Romains, a comme attribut le serpent. Les cannes des paysans de nos campagnes, souvent décorées d'une vouivre, témoignent d'une ancienne connaissance qui a traversé les siècles : le serpent est symbole de sagesse et de guérison. Les Dragons-Vouivres sont très souvent donnés comme habitants des grottes ou des cavernes, des lieux souterrains, qui furent, affirment certains, comme Pierre Gordon, des lieux d'initiation à l'époque néolithique. Il y eut très certainement une ou des Isis celtes. Dans Saintonge Mystérieuse, Aunis insolite , Robert Colle écrit : « Les déesses-mères, comme Isis, étaient souvent souterraines_: tel serait peut-être le sens du buste de femme gravé dans une grotte sous la station préhistorique de Cordie. La déesse au serpent du Fâ de Barzan me paraît être la transposition d'une déesse chthonienne gauloise. Les vierges noires sont les héritières de ces déesses-mères... » Au temps des Ligures ou des Celtes il y eut sans doute à Avignon un culte à la Déesse-Mère : « On a trouvé au quartier de Champfleury et à peu près à 40 mètres de profondeur, c'est-à-dire dans les terres alluviales du Rhône, une des très rares inscriptions puniques connues en Gaule ; elle dit : "Tombeau de Zayqebat, la prêtresse de la Grande Dame... » Il y eut, dans les Bouches-du-Rhône, dans les temps anciens, une devineresse pythique, dénommée la Garagoule (GRG), qui prophétisait dans le gouffre de Caragaï (CRG), à Vauvenargues. Le 25 mai, nous dit Paul Sébillot : « Aux Saintes-Maries-de-la-Mer, sur la côte de Provence, a lieu une cérémonie qui est peut-être une survivance de l'antique lancement, au printemps, de la barque d'Isis ». La Déesse-Mère de Toulon-sur-Allier (Allier) date du IIe ou IIIe s. ap. J.-C. A la Basilique Notre-Dame d'Orcival (Puy-de-Dôme), lieu de culte à la Vierge Noire, un chapiteau représente «une femme [qui] tient un objet rond (un vase ?) au-dessus d'une corbeille remplie de roses (symbole mystique par excellence) ; un serpent se penche vers elle et semble lui porter conseil. Il est tentant d'identifier en lui la wyvre, divinité celtique qui portait sur le front une pierre précieuse douée de pouvoirs particuliers - l'emplacement de la pierre est marqué sur la tête du serpent ». La déesse chthonienne celte ou gauloise est donc l'ancêtre de nos vierges noires, si répandues et si mal comprises. Celle du Puy, actuellement au Musée des Arts et des Traditions Populaires de Paris, est certainement très ancienne. E. Saillens en a recensé deux cent cinquante sur tout le territoire! « Il en est qui figurent dans la grande histoire. Celle de Rocamadour fut reine de France et vénérée comme telle jusqu'en Espagne ; celle de Chartres terrifia Edouard III ; Jeanne d'Arc remercia celle d'Orléans ; celle de Dijon repoussa les Suisses ; celle de Mézières nargua les alliés ; Descartes, la nuit où il entrevit sa méthode, rendit grâce de son inspiration à Notre-Dame de Lorette ». Notre capitale n'a pas pris par hasard le nom de Paris, elle est au coeur du Parisis ! Pierre Gordon, dans Les Racines Sacrées de Paris et les Traditions de l'Ile-de-France ainsi que dans son Essai: les Vierges Noires, Mélusine, l'origine et le sens des contes de fées donne de précieux renseignements. Un antique dragon habitait l'Ile Blanche, l'Ile de Lutèce, « île de femmes sacrées » où Geneviève, Genovefa, qui signifie «fille du ciel » en langue celtique, fut initiée. Le Mont Souris, Mons Isoris, montagne d'Isoré est le lieu où ce géant eut sa tombe, rappelée encore actuellement par la rue de la Tombe Issoire. Ne fut-il pas un avatar du dragon de la Bièvre que vainquit saint Marcel ? Dans le premier temps de leur conversion, les druides devenus chrétiens, à l'exemple de sainte Geneviève, surent maintenir les vérités transmises par les temps passés. Selon Pierre Gordon, « Une autre survivance religieuse et initiatique du reptile néolithique est l'instrument de musique appelé serpent. Jusqu'au XIXe siècle, c'est cet instrument serpentiforme qui a servi à accompagner les chantres dans nos sanctuaires. Avec (...) les danses en serpentin, qui imitaient les ondulations de l'antique animal hiérophantique, le serpent musical (...), remplacé, au siècle dernier, par l'ophicléide (où figure le nom du serpent ophidien), a perpétué jusqu'aux temps modernes l'influence des lointaines conceptions matriarcales ». Nous mentionnerons, dans la suite, bien d'autres choses étonnantes. Mais le souvenir des Dragons-Vouivres s'est maintenu aussi dans les Manuscrits calligraphiés, dans les Livres d'Heures, dans les Bestiaires, dans les Traités d'Alchimie qu'ils ornent abondamment, et surtout dans la pierre des églises romanes et des cathédrales. Gardien du Seuil, la Gargouille-Vouivre veille du haut des toits et des contreforts de ces édifices, Dragon-Vouivre, elle orne les chapiteaux, mais on aurait tort de ne voir là que libre cours laissé à l'imagination et à la fantaisie des sculpteurs ! Ces Dragons-Vouivres ont été répertoriés avec les autres figures fantastiques du Moyen Age dans Le Bestiaire du Christ par L. Charbonneau-Lassay. Les provinces françaises, de plus en plus soucieuses de garder vivantes leurs racines, font l'inventaire de leur patrimoine, comme dans le Poitou où le Foyer Rural de Saint-Loup-Lamairé a publié un Bestiaire Poitevin dans lequel les Vouivres, les Dragons et les Mélusines sont évidemment en bonne place. Cette Vouivre sculptée sur tant de chapiteaux romans, ce dragon que saint Michel Archange maintient de sa lance, c'est sans doute Henri Vincenot qui, par la voix du Pape des Escargots, en rappelle le mieux, avec truculence et humour, de façon très imagée, le sens oublié. Car l'Energie de la Vouivre est guérisseuse comme le montre le Bréviaire du Chevalier. Dans Les Etoiles de Compostelle, Henri Vincenot décrit ce qu'est le véritable pèlerinage sur les chemins de la Vouivre. Et puisqu'il nous emmène à Saint-Jacques-de-Compostelle, il est temps de dire que le symbole de la Vouivre est le bien commun de tous, qu'il est surtout un symbole universel comme toute la suite de cet ouvrage tendra à le montrer. Earth | Air | Fire | Water Copyright ©2001 JS Selfe. All rights reserved |